Intervention de Valéry Giscard d'Estaing

Intervention de Valéry Giscard d'Estaing

A lecture by Valery Giscard d'Estaing, President of the French Republic (1974-1981), delivered at the Lomonosov Moscow State University on May 29, 2015

Mesdames et Messieurs, chers étudiants,

Je suis heureux d’être parmi vous aujourd’hui, dans cette bâtisse impressionnante - l’une des “sept sœurs de Moscou” - qui héberge la prestigieuse université d'Etat Lomonossov.

Le thème de votre Conférence est "L'Union européenne et ses grands voisins". Même si vous vous doutez bien de quels voisins il s’agit, commençons par contempler une carte du monde.

A côté de la mosaïque de petits pays qui constituent l’Union européenne - 28 au total - on est frappé d'emblée par l'immensité de l'espace sur lequel s'étend la Fédération de Russie. C'est en effet elle notre plus grand voisin.


D’une superficie 33 fois plus grande que la France et quatre fois plus grande que l’Union européenne, la Russie s’est encore rapprochée de nous géographiquement depuis les élargissements de l’UE aux pays de l’Est, en 2003 et 2007.

Désormais mitoyenne de l'UE, elle conserve cependant une place à part dans le dispositif européen de voisinage. Nous y reviendrons plus tard.

Je vous propose de voir dans un premier temps comment l’UE conçoit les rapports avec ses voisins, pour découvrir dans un deuxième temps, comment envisager une relation plus étroite avec la Russie.

I) L'Union européenne a cherché a structurer les relations avec ses pays voisins dès le début des années 2000.

C’est au Conseil européen de Copenhague qu’elle lança, en décembre 2002, le terme de "voisins". Cette dénomination désignait les pays proches de l'Union, sans qu'ils ne soient nécessairement éligibles à ce qui allait devenir, plus tard, la "Politique européenne de voisinage".

Il fallut attendre les travaux de la Convention sur l'avenir de l'UE que j'ai eu l'honneur de présider, pour une avancée plus concrète: nous avons en effet créé, dans le projet de Traité constitutionnel européen, un Titre VIII "L’Union et son environnement proche". Son article I-57 prévoyait que :

1. L’Union développe avec les pays de son voisinage des relations privilégiées, en vue d’établir un espace de prospérité et de bon voisinage, fondé sur les valeurs de l’Union et caractérisé par des relations étroites et pacifiques reposant sur la coopération.

Et

2. Aux fins du paragraphe 1, l’Union peut conclure des accords spécifiques avec les pays concernés. Ces accords peuvent comporter des droits et obligations réciproques ainsi que la possibilité de conduire des actions en commun. Leur mise en œuvre fait l’objet d’une concertation périodique.

Cet article formalisait pour la première fois l'idée de voisinage et a été, par la suite, repris tel quel par l'Art. 8 (1) dans les "Dispositions communes" du Traité sur l'Union européenne.

Après une décennie de pratiques et d’accords, les relations de l'UE avec ses voisins ressemblent aujourd’hui davantage à un voisinage "à la carte", avec des sous-ensembles très différenciés dans leur nature et intensité: il y a des pays qui font partie de l'Union douanière européenne comme la Turquie, d’autres qui n'ont qu'un statut d'observateur, et d’autres encore qui sont candidats à l’adhésion.

Quant à la Russie, bien qu’elle soit mitoyenne de l'UE, elle ne fait pas partie des 16 pays actuels tombant sous le régime de la "Politique européenne de voisinage". On y compte, en revanche, les pays d'Europe caucasienne et orientale suivants: l'Arménie, l'Azerbaïdjan, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie et l'Ukraine.

Moscou a, dès le départ, bénéficié d'un statut particulier avec la création, depuis 2003, de 4 espaces communs "Russie-UE" dans des domaines de coopération qui incluaient, d'ailleurs, aussi les pays du Caucase. Ces espaces communs ont été complétés par le "Partenariat stratégique" avec l'UE et, en 2010, par le "Partenariat pour la modernisation" mais qui ne se sont, dans les faits, pas traduits par de grands effets. 

Le « Partenariat oriental » quant à lui, mis en place par l’UE en 2009 avec les autres Etats de l’Est nouvellement mitoyens suite aux derniers élargissements, est malheureusement en train de se muer en terrain de lutte d'influence entre l'Europe et la Russie. L'influence de cette dernière sur sa périphérie reste forte, ce qui est compréhensible.

Interpréter cela de manière simpliste et arrogante comme des nouvelles visées impérialistes comme le font grand nombre de commentateurs et de médias occidentaux revient à nier aussi bien le passé historique que l'immensité géographique de la Russie!

Ses rapports avec l’Union européenne sont étroits. L’histoire partagée, nos cultures, nos intérêts vont dans le sens d’une plus grande association entre nos pays. Oui, la Russie est un de nos plus importants partenaires naturels !

II) Comment donc envisager une relation plus étroite entre l'Union européenne et la Russie ?

Faisons d’abord un point sur nos relations économiques.

L’UE est le premier partenaire commercial pour la Russie, et celle-ci représente pour l’Union son 3è partenaire commercial. L’Union européenne est également le premier investisseur en Russie, 75% des investissements directs étrangers venant des Etats membres européens.

Pour ce qui est de mon pays, la France, elle est le troisième fournisseur européen de la Russie (derrière l’Allemagne avec 11,5% de parts de marché et l’Italie avec 4,4 %). Les échanges commerciaux entre nos deux pays ont atteint 17 Mds EUR en 2014. Avec 6,7 Mds EUR d’exportations en 2014, la France est le 8ème fournisseur mondial de la Russie, avec 3,76 % de parts de marché. Mais elle n’est que le 17ème client de la Russie et n’absorbe que 1,52 % de ses exportations. Je souhaite que cela évolue positivement dans les années à venir.

D’un point de vue plus politique, il est naturel que la Russie ait toujours privilégié le développement des relations bilatérales avec des Etats membres de choix de l'UE, plutôt qu'avec l'UE toute entière. C’est qu’elle se conçoit davantage comme un centre que comme une partie d'un ensemble la dépassant. Aussi souhaite-t-elle maintenir les relations étroites avec les pays qui l’entourent et qui ont partagé son histoire.

Je salue ici les propos tenus récemment par le Ministre allemand des Affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, à Washington (devant le CSIS): "Russia raises long and varied historical memories in every individual country of Europe, especially in Eastern Europe. We need to be sensitive to these histories and to the future: To us in Europe, Russia will always be our biggest neighbor."

L'UE utilise, elle, dans sa politique de voisinage, la perspective d'adhésion comme puissant levier d'influence pour contraindre ses voisins à des réformes.

Mais quid des pays qui n'en seront jamais membres ?

Ne nous y trompons pas, la question de l'entrée de la Russie dans l'Union européenne ne se pose pas en raison de la dimension sibérienne de la Russie : l'Union européenne ne peut pas avoir une frontière commune avec la Chine !
Et contrairement aux nombreuses voix qui s'élèvent, celle de l'entrée de l'Ukraine dans l’UE ne se pose pas davantage !

Cependant, la culture et la spiritualité russes sont proches parentes de la culture et de la spiritualité européennes, elles-mêmes issues du patrimoine gréco-latin. Parmi tous les pays voisins de l'Union européenne, celui qui constitue notre premier partenaire privilégié, c'est donc bien la Russie.

Il convient ainsi de maintenir avec elle un dialogue constructif et ouvert cherchant calmement des solutions pacifiques aux problèmes que l'on peut rencontrer. Ces solutions existent : il faut leur donner la priorité sur les tentations d'affrontement.

Dans le cas de l'Ukraine, il s'agit d'évoluer vers une structure politique largement décentralisée, avec la possibilité de créer des régions autonomes, dotées d'un pouvoir exécutif. Cette République d'Ukraine sera respectueuse des identités et des responsabilités de ses composantes. Elle constituera un pont, un lien pacifique, entre l'Union européenne et la Russie. Ceci nous impose de rester fidèles à un système de valeurs qui repose sur le respect de la loi et des engagements internationaux.

C'est d'ailleurs ce que nous avions voulu souligner par l'Article du Traité constitutionnel européen lorsque nous évoquions un "espace de bon voisinage fondé sur les valeurs de l'Union".

Cela sera facilité par une relance des liens de coopération commerciaux et technologiques pour l'avenir.

Encore faut-il que l'Union européenne résiste aux appels à sanctionner plus lourdement encore l'Etat russe. Comment ne pas considérer que ces sanctions font du tort aux deux protagonistes - Russie et Occident- en altérant nos échanges commerciaux?

Dans le désordre international actuel, face à la flambée des violences au Moyen-Orient, devant l’incertitude provoquée par les élections de mi-mandat aux États-Unis, personne ne peut souhaiter que l’économie russe s’effondre.

Elle a les moyens de devenir un marché émergent dynamique, grâce notamment à son fort potentiel industriel et la surprenante résilience de ses structures économiques aux chocs spéculatifs.

Et une des leçons à retenir en ce début du XXIe siècle, c’est que dans notre monde globalisé, l'avenir des Etats ne dépend plus d’eux-mêmes mais de leur capacité à s’organiser en grands ensembles. Le défi n°1 à côté du défi démographique, c'est bien aujourd'hui celui de “la dimension.

Que pèse la France, 33 fois plus petite que la Russie, seule dans le monde? Ce n'est qu'en faisant partie du grand ensemble que constitue l'UE - par ailleurs première puissance commerciale du monde - qu'elle pourra s'affirmer, à l'avenir, face aux grandes puissances comme la Chine et les Etats Unis.

Mais tout ne se résume pas à la taille.

Si l'UE souhaite à l'avenir peser dans le jeu mondial, sans accepter de poursuivre un processus d'élargissement qui la dilue exagérément, elle a tout intérêt à se réformer et à améliorer la qualité de ses rapports avec ses grands voisins, et avant tout avec la Russie. Le résultat de la politique européenne vis-à-vis de Moscou ne peut dépendre uniquement de la question ukrainienne.

Face au bloc puissant que constituent les Etats-Unis d'Amérique d'un côté du globe, c'est l'Europe en tant qu’"espace de prospérité et de bon voisinage" uni avec la Russie, qui fera le poids!

Le peuple russe est un grand peuple. Nos pays ne sont pas voués à être de simples voisins qui – au mieux, cohabitent paisiblement et au pire, se tournent le dos dans la méfiance.

Cela nécessite de se respecter, de dialoguer. Car si la bienséance peut suffire au bon voisinage, l’amitié –elle – se bâtit sur la confiance.